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Les "émeutes de la faim" au Sénégal : une défaillance de gouvernance Enregistrer au format PDF Envoyer

Les mécanismes économiques et politiques, et non une quelconque fatalité climatique ou guerrière, expliquent les famines qui secouent l’Afrique. Exemple du Sénégal, symbole d’une faillite de la gouvernance, qui est importateur net de riz, alors que 60 % de la population active du pays travaille dans l’agriculture. En cause un marché de type oligopolistique tenu par quelques gros importateurs, qui ont tout à perdre de l’émergence d’une production de riz locale. Alain Antil, chercheur, responsable du programme Afrique subsaharienne à l’Institut français des relations internationales.


Au premier semestre 2008, plusieurs dizaines de pays dans le monde, dont une partie en Afrique subsaharienne, étaient touchés par ce que les médias allaient alors appeler les « émeutes de la faim » : des manifestations de plus ou moins grande ampleur qui ont parfois entraîné des répressions violentes. Derrière la formule médiatique, qui renvoyait à l’image d’un Tiers-monde affamé, se déclinaient en réalité des manifestations dont les causes et les stratégies de mobilisation étaient diverses. Toutefois, derrière le spectre de la famine qui semble hanter l’Afrique régulièrement se cache des mécanismes économiques et politiques précis et non une quelconque fatalité climatique ou guerrière. Deux exemples nous permettront de nous en rendre compte, un produit, le riz et un pays, le Sénégal.

Le cas du riz est une bonne illustration de la volatilité des cours enregistrée en 2008. Depuis une vingtaine d’années, cette céréale se vendait entre 300 et 400 dollars la tonne. Toutefois, à partir de 2002-2003, la production mondiale, qui augmente pourtant régulièrement, s’est accrue moins rapidement que la demande, entraînant une diminution de stocks. Le marché du riz est assez concentré : seul 7 % de la production mondiale est échangée sur le marché mondial, soit un peu plus de trente millions de tonnes en moyenne. Dès qu’il y a eu des tensions sur les prix du riz au début janvier 2008, certains pays exportateurs, peu nombreux, comme le Vietnam, la Chine, ou l’Inde, ont bloqué leurs exportations pour éviter toute inflation importée. En mai 2008, le prix du riz sur le marché mondial atteignait 1 000 dollars la tonne.

Le cas du Sénégal est alors tout à fait exemplaire. Le pays n’a pas connu de famine mais une tension très forte sur les prix de quelques denrées de premières nécessités, dont le riz, qui s’est cruellement répercuté sur le budget des ménages sénégalais. Si le cas du Sénégal n’est pas forcément transposable à d’autres pays, il est symptomatique d’une faillite de la gouvernance. Le Sénégal est un importateur net de riz, la principale céréale consommée dans le pays alors même que 60 % de la population active du pays travaille dans l’agriculture. Parmi les différents facteurs explicatifs des problèmes agricoles du pays et en particulier la filière riz, deux retiennent particulièrement l’attention.

Des experts de l’agriculture sénégalaise comme Christophe Lesueur souligne[1] qu’il est incorrect de parler de ?politique agricole’ en ce qui concerne le Sénégal, et que la crise « cristallise les incohérences des politiques sectorielles commerciales et macroéconomiques du Sénégal ». L’attitude de l’Etat sénégalais et du régime actuel relèvent plus d’une succession de plans ou d’impulsions, qui sont généralement peu suivis d’effets, et qui ne sont pas accompagnés de mesures dans la longue durée, et surtout, manquent de cohérence. La centralisation de la décision se conjugue à une capacité de plus en plus faible du ministère à connaître le terrain, à produire et à conduire des politiques. La centralisation de la politique autour du président conduit mécaniquement à une diminution de plus en plus forte de « débat interne » au ministère et à une marginalisation des services du ministère. De plus, comme l’habitude se perd de discuter et de débattre et que les impulsions viennent de la présidence, un fonctionnaire pourra de plus en plus difficilement émettre une réserve ou encore être une force de proposition ; tout ce qui contredit la présidence pouvant être interprété comme un acte hostile.

Il y a également, à un niveau macroéconomique une véritable addiction du Sénégal aux importations pour deux raisons essentielles. D’une part, les importations sont taxées et les recettes fiscales de l’Etat tirées de ces taxations sont très importantes. D’autre part, les importations sont réalisées par de grands groupes dont les connections avec le monde politique sont connues. Si l’on prend l’exemple du riz, il y a deux ou trois grosses sociétés d’importation, qui ont des capacités de stockage, des capacités de distribution les rendant incontournables sur le marché sénégalais. Dans le secteur du riz comme dans celui de bien d’autres produits, nous sommes en présence d’un marché de type oligopolistique où les ententes entre les gros importateurs sont connues. Ils se trouvent dès lors dans une position de rente, et sont assez puissants et riches pour « subventionner » le monde politique pour s’assurer ainsi aucune remise en cause de cette position de rente. Il est évident que si le Sénégal arrivait rapidement à une autosuffisance en riz, ces groupes auraient un manque à gagner considérable. Autrement dit, ces groupes économiques, qui détiennent des capacités de « persuasion » de la classe politique et en particulier des autorités, sont les ennemis structurels du développement d’une filière de production de riz. Ils feront le nécessaire pour « convaincre » - le cas échéant pour « torpiller » - l’émergence d’une production de riz nationale rivale.

[1] Expert travaillant au « Hub rural » de Dakar, censé aider les pays de l’UEMOA à se doter de politiques agricoles et de faire converger les politiques agricoles des différents pays. Cf. www.hubrural.org Pour en savoir plus, la note complète de l’Institut français des relations internationales

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