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Quand l’arachide tousse au Sénégal, l’économie rurale s’enrhume ! Enregistrer au format PDF Envoyer


L’arachide (Arachis hypogaea), appelée également cacahuète pour mentionner la graine contenue dans la coque, est une légumineuse de la famille des papilionacées (ou fabacées), originaire d’Amérique du Sud. Elle est cultivée pour ses apports alimentaires en lipides (50 %), protéines (30 %), glucides (7,5 %), vitamines et sels minéraux sous forme d’arachide de bouche, d’huile, de farine, de tourteaux, de sons… Au niveau des bénéfices nutritionnels de l’arachide, il y a lieu de mentionner ses teneurs intéressantes en niacine appelée vitamine PP ou vitamine B3, en zinc (synthèse protéique et hormonale, rôle immunitaire…), en phosphore, magnésium, cuivre et manganèse ainsi qu’en resvératrol (allongement durée de vie…) et en antioxydants. Néanmoins, la graine peut également contenir des aflatoxines, substances hautement toxiques produites par un champignon, Aspergillus flavus.

Outre l’alimentation, on peut également retrouver l’arachide dans l’alimentation animale, l’industrie des cosmétiques, le secteur pharmaceutique et l’élevage.

Le Sénégal qui fut à l’indépendance le premier exportateur mondial d’arachide, est actuellement très loin de la Chine (3,6 millions d’hectares dédiés à la culture de l’arachide, et 6 millions de tonnes produites annuellement), de l’Inde (plus de 8 millions d’hectares cultivés en arachide et une production d’environ 5,6 millions de tonnes par année), des États-Unis, du Nigeria, de l’Argentine et de l’Indonésie qui ont des productions annuelles variant entre 1 million et 1,5 million de tonnes par année. En effet, au Sénégal les produits arachidiers ne représentent plus que 4 % des exportations ; ce qui est très loin du record de 80 % que représentait l’arachide dans les exportations à l’indépendance.

D’ailleurs, cet écroulement inexorable de l’arachide dans l’économie nationale sénégalaise est ressenti par les producteurs sénégalais qui sont encore et toujours confrontés à la problématique récurrente et structurelle de la commercialisation de leur production arachidière. Pour comprendre cette tyrannie de l’arachide sur la ruralité sénégalaise, il faut convoquer la place historique de l’arachide comme structurant de la plupart des systèmes agraires du Sénégal depuis la période coloniale. Le marquage foncier de la morphologie agraire et rurale des terroirs sénégalais par l’arachide est un lourd legs de la politique coloniale qui avait fini d’asseoir l’économie nationale sur la culture arachidière pour contribuer aux besoins de la métropole.

Mieux, cette économie de traite solidement chevillée autour de l’arachide a été un déterminant majeur de l’aménagement du territoire national en consacrant le dualisme entre une centralité urbaine et une périphérie rurale. Le maillage territorial du réseau routier et ferroviaire était conçu pour l’évacuation de la production d’arachide vers Dakar, autrement dit vers le port de Dakar afin d’être acheminée vers la Métropole.

En outre, cette culture arachidière a même suivi le processus de ‘ruralisation de la décentralisation’ défini ici comme la dynamique de promotion sociopolitique et d’inscription spatiale de la décentralisation en milieu rural. Pour preuve, la communalisation en tant que diffusion géopolitique du mouvement municipal s’est superposée aux différents bassins socioéconomiques de l’arachide ; autrement dit la création des différentes communes au Sénégal a suivi les sillons tracés par les emblavures de la culture de l’arachide.

Le Sénégal indépendant n’a pas rompu d’avec cette centralité de l’arachide dans les systèmes de production ruraux, car l’Etat a perpétué cette politique agricole centrée sur la culture de l’arachide, cette extraversion économique, malgré la détérioration des termes de l’échange et autres barrières tarifaires ou non ! En attestent les vocables bien connus au Sénégal de bassin arachidier et surtout de coopératives qui sont restés gravés dans l’allégorie populaire du développement agricole et rural.

Après la difficile et parfois hypothèque constitution de réserves personnelles de semences au niveau paysan, une partie des meilleures graines d’arachide est vendue, bon mal an après un parcours de combattant aux sociétés d’oléagineux et autres huiliers pour servir de matière première à l’extraction d’huile d’arachide pour la cuisine, la confiserie, la savonnerie, etc. En plus de la partie autoconsommée, les sous-produits d’huilerie échangés dans les marchés et loumas sont entre autres : (i) les tourteaux d’arachide qui rentrent dans la ration alimentaire du bétail ainsi que le son obtenu après dépelliculage des graines ; (ii) les coques qui, après broyage, servent de combustibles. Cette coque d’arachide est aussi utilisée en amendements organiques des sols. Il en est de même de l’arachide de bouche commercialisée qui, soit en coques, soit décortiquée, est le plus souvent destinée à la consommation de bouche proprement dite.

Mieux, l’arachide a fini d’occuper une place centrale dans les habitudes culinaires avec des mets et plats tels que le ‘mbakhal saloum’, le ‘sombi guerté’, le ‘mafé guerté’, le ‘thiéré bassé’, le ‘ngalakh’… pour ne citer que les plus familiers. Toutefois, une partie non négligeable est consommée telle quelle, bouillie, grillée ou comme condiment alors que les fanes d’arachide, récoltées et séchées, ont une valeur fourragère élevée et servent ainsi à l’alimentation du bétail.

Mais aujourd’hui, malgré une production d’arachide qui est passée de 731 209 tonnes en 2009 à 1 032 631 tonnes en 2010 (41,2 % d’augmentation en valeur relative), force est de constater que l’essor de la culture arachidière est toujours plombé par : (i) des niveaux de rendements par hectare qui sont encore bas, en raison d’une conjonction de facteurs : pluviométrie irrégulière, cultures pour la plupart non irriguées, traditionnelles, à petite échelle et peu mécanisées, apparition de parasites et de maladies, variétés peu rentables, culture sur des terres à fertilité décroissante année après année ; (ii) une subvention de l’Etat en semences d’arachide qui est devenue un trou sans fond, car elle est surtout captée par des intermédiaires véreux et elle ne bénéficie guère aux producteurs ; (iii) un capital semencier d’arachide qui connaît un déficit tellement structurel qu’il y a du mal à le reconstituer. Cela affecte la qualité semencière, et par conséquent la productivité de l’arachide ; (iv) des huiliers ne parviennent plus à acheter toute la production du fait, entre autres, de la baisse de compétitivité de l’arachide et de son huile sur le marché mondial ainsi que des succédanés ou substituts à l’arachide et à son huile (soja, sésame, olive…) qui gagnent de plus en plus de parts de marchés ; (v) un financement de la campagne de commercialisation d’arachide qui est un casse-tête récurrent qui a fini par se transformer en cercle vicieux d’endettement chronique pour des producteurs dont la solvabilité est mise en doute par un secteur bancaire frileux à les accompagner.

Autant de raisons pour lesquelles quand l’arachide va mal, le monde rural s’en trouve malade ! Surtout que la fixation du prix de vente de l’arachide pose toujours des problèmes, notamment pour trouver un consensus entre les acteurs de la filière, notamment les producteurs. Un effet collatéral de cet état de fait est le retard chaque fois constaté dans le démarrage de la commercialisation. Cette situation arrange les affaires du marché parallèle, donc du marché noir où les producteurs, bon gré mal gré sont amenés à brader leurs récoltes comme en cette fin d’année 2009 ponctuée par la pression sociale de l’ouverture des établissements scolaires et des fêtes de Tabaski et Tamxarit.

Mais que faire pour mettre fin à cette lancinante et récurrente situation ? L’Etat doit impulser la mise en place d’une Alliance Arachide dont le mandat serait non seulement de promouvoir un environnement favorable au développement de la chaîne de valeur arachidière, tant en termes de productivité, de compétitivité et de rentabilité, mais aussi de servir de cadre de dialogue et de concertation pour la définition de la structure des prix de l’arachide et de ses produits dérivés. Le schéma institutionnel d’une telle alliance serait articulé autour :

- des plateformes paysannes (Cncr, Synaeps-Japaando, Cnia…) pour promouvoir des formes coopératives devant aider à la constitution durable de réserves personnelles et à l’amélioration continue de la production et de la productivité de la culture d’arachide ;

- de la Direction de l’Agriculture à travers sa Division des Semences (Disem) pour réaffirmer la mission régalienne de législation et de certification des semences ;

- de l’Institut sénégalais de recherches agricoles (Isra) pour la production de semences de pré-base et base, l’adaptation régulière de la carte variétale et d’itinéraires techniques performants ;

- de l’Institut national de pédologie (Inp) pour piloter et accompagner la mise en œuvre d’une gestion durable des terres et une amélioration soutenue de la fertilité des sols ;
- de l’Agence nationale de conseil agricole et rural (Ancar) pour fournir aux producteurs un appui conseil ciblé, un accompagnement technique et un travail organisationnel de proximité ;

- de l’Agence nationale de la météorologie du Sénégal (Anams) et le Centre de suivi écologique (Cse) pour apporter l’assistance scientifique et technique en agro-météorologie ;

- du Consortium d’huiliers, avec comme tête de file Suneor, pour apporter à l’arachide une plus value via sa transformation en produits huiliers et dérivés ;

- du secteur bancaire et de la micro-finance chevillés autour de la Cncas pour alimenter un Fonds Arachide qui servira au financement en agrofournitures en amont (agrochimie constituée d’engrais et pesticides, agro-machinisme comprenant les équipements et matériels agricoles) et en agrotrading en aval pour les opérations et transactions commerciales ;

- les services du ministère du Commerce pour aider à conquérir des parts de marché par un renforcement des capacités des acteurs dans les stratégies de pénétration du marché des exportations, notamment par une meilleure connaissance des conditions d’accès aux débouchés à l’export, des normes et réglementations et autres formalités douanières à l’export.

Cette Alliance Arachide, instituée par un arrêté du Premier ministre, fonctionnerait sous la forme d’un Comité de pilotage présidé par les producteurs avec un secrétariat assuré par le secteur privé agro-industriel. Aussi, l’objectif de performance à assigner à cette alliance serait-il de produire au moins 1,5 million de tonnes d’arachide par an, soit 2 millions d’hectares à emblaver en partant d’un rendement en hypothèse moyenne de 750 kilos à l’hectare. Pour ce faire, à la dose de semis de 150 kilos à l’hectare, elle devra relever le défi de reconstituer et maintenir le capital semencier d’arachide à 300 000 tonnes par an qui seraient composées de 200 000 tonnes de semences (66 %) produites par l’Isra et certifiées par la Disem et de 100 000 tonnes de réserves personnelles de semences (33 %) constituées par les producteurs.

Dès lors, à supposer une consommation de graines de 25 kg d’arachide de bouche par personne et par an, l’Alliance Arachide devra garantir une production de 300 000 tonnes d’arachide de bouche pour les 12 millions de sénégalais ; soit à 200 F Cfa le kilo un chiffre d’affaires de 60 milliards de francs Cfa. De plus, si 100 kilos de gousses d’arachide renferment 70 kilos de graines qui donnent 35 kilos d’huile, l’Alliance Arachide fournirait à partir de cette production 385 000 tonnes d’huile d’arachide à partir des 1 100 000 tonnes ([1 500 000 – (100 000 + 300 000)]. Si 1 litre d’huile pèse 0,9 kg, les 385 000 tonnes d’huile donneraient un chiffre d’affaires de quelques 428 milliards de francs CFA au prix de 1 000 F Cfa le litre ; soit un cinquième du budget national 2011. Quant aux 754 000 kg restants, ils seraient constitués des produits dérivés utiles et utilisés pour la savonnerie, la fabrication de tourteaux, de son…

Pour toutes ces raisons, l’Etat a donc l’obligation de soutenir cette Alliance Arachide, et partant la chaîne de valeur arachidière car, en plus de sa contribution à la sécurité alimentaire humaine et animale en milieu rural, l’arachide est un moteur socioéconomique et un structurant territorial qui procure à la fois des emplois salariés ou non, des revenus agricoles et non-agricoles aux producteurs, fournisseurs d’intrants, transporteurs, commerçant(e)s, artisans, agro-industriels… et à l’Etat. L’Alliance Arachide devrait, de ce fait, accompagner les exportateurs sénégalais à relever le défi de la qualité commerciale et de la sécurité sanitaire par la prévention et le contrôle de la contamination par les mycotoxines de l’arachide, mais aussi et surtout celui de l’adaptation des produits arachidiers à la demande de variétés correspondant au produit final recherché dans le marché mondial. Il s’agit donc de bien positionner le Sénégal parmi les sept principaux exportateurs d’arachides que sont l’Argentine, l’Inde, les États-Unis, la Chine, le Viet Nam, l’Afrique du Sud et la Gambie. Ce faisant, le Sénégal captera des parts de marchés pour écouler sa production auprès des cinq plus grands importateurs qui acquièrent environ les trois quarts des importations mondiales : l’Union européenne, l’Indonésie, le Canada, Singapour, la Malaisie et les Philippines.

A cette Alliance Arachide de relever alors et enfin le défi d’aider l’Etat à : (i) décider dans l’arbitrage à opérer pour choisir entre d’une part une subvention aux intrants et équipements agricoles ou, une politique incitative de soutien aux prix au producteur dans un contexte de diversification agricole ; (ii) opérer une péréquation fiscale, tarifaire et financière en tant que mécanisme vertical de redistribution économique pour réduire les déficits de la balance commerciale et comme instrument de régulation horizontale des écarts de compétitivité entre les filières agricoles via des systèmes de transferts fiscaux.

Mohamed Simon NDENE Chercheur en Ruralogie Email : ndenesimon@yahoo.fr

Source : Walfadjri, le 2 janvier 2011

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