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LICENCES DE PÊCHE : Les dessous d’enjeux à milliards Enregistrer au format PDF Envoyer

un article intéressant du journal le "Populaire" sur la non attribution des licences de pêche aux bateaux étrangers.

Le Sénégal a renoncé à accorder des licences à des bateaux étrangers pour pêcher les ressources pélagiques évaluées à 1,4 million de tonnes. C’est ce qu’a décidé le ministre Khoureychi Thiam qui a reçu un ordre de Souleymane Ndéné Ndiaye qui fait perdre près de 5 milliards de francs Cfa de ressources au Sénégal. Et le plus grave, c’est ce que cela pourrait se transformer en incident diplomatique ou en affaire d’Etat entre le Sénégal et la Mauritanie, du fait des ramifications insoupçonnées de ce dossier. Sans compter les problèmes de surveillance de nos eaux avec les incursions des bateaux pirates.

Khoureychi Thiam renonce à 5 milliards sur injonction du Premier ministre Le Sénégal ne bénéficiera pas de la manne financière des ressources pélagiques estimées à 1,4 million de tonnes et qui migrent entre le Maroc et la Guinée-Bissau, pêchées aujourd’hui par une soixantaine de bateaux étrangers qui ont reçu des autorisations des autres pays. La décision a été prise par le ministre de l’Economie maritime et de la Pêche, Khoureychi Thiam, qui se plie ainsi à une injonction du Premier ministre Souleymane Ndéné Ndiaye et à une opposition du Groupement des armateurs et des industriels de la pêche au Sénégal (Gaipes). D’ailleurs, même l’autorisation pour les quatre bateaux finlandais qui avaient reçu l’aval, après un avis favorable de la Commission consultative d’attribution des licences de pêche du 8 décembre 2010, a été annulée. Ce qui fait perdre, d’après les estimations des spécialistes du secteur, une manne financière de près de 5 milliards de francs Cfa.

Joint au téléphone, le ministre de l’Economie maritime confirme avoir effectivement changé de position à propos des licences de pêche. « J’ai suivi l’avis de la Commission consultative d’attribution des licences de pêche, même si cet avis ne me liait pas », a déclaré Khoureychi Thiam qui ajoute : « Je suis un démocrate. Dès l’instant que le Gaipes a montré son opposition, j’ai renoncé à attribuer les autorisations ». Quid de l’injonction du Premier ministre ? M. Thiam de répondre : « Le Premier ministre, c’est le chef du gouvernement, s’il me demande une chose, je me peux que me plier à cela ». Le ministre de la Pêche ne manque pas de préciser : « Même si je n’avais reçu cette injonction du Premier ministre, je me serais quand même plié à l’avis défavorable de la Commission d’attribution, car je ne peux pas désavouer mes services ».

Le ministre de la Pêche Il a également précisé que l’objectif était de permettre au Trésor public de bénéficier de ressources additionnelles qui pouvaient être utilisées par son département dans la réalisation de certains projets. Parmi ceux-ci, Khoureychi Thiam cite les 100 camions frigorifiques, les deux bateaux passagers de 5000 places, la réfection du Port de Kaolack, l’achat de patrouilleurs pour combattre la pêche illicite, non déclaré et non réglementée (Inn) et les bateaux-taxis.

Il convient de rappeler cependant que ce qui est aujourd’hui en jeu,ce sont des ressources pélagiques estimées à 1,4 million de tonnes qui migrent du Maroc à la Guinée Bissau suivant les courants marins. D’ailleurs, lors d’une des réunions de la Commission consultative d’attribution des licences, il a été beaucoup question de la différence entre cette pêche hauturière et celle côtière pratiquée par les pêcheurs artisanaux. en effet, il faut comprendre que les pirogues de pêche artisanales ne vont jamais au-delà des 15 miles nautiques. Au niveau de la pêche industrielle, d’après nos informations, il n’y a rares chalutiers qui s’aventurent dans les 15 miles nautiques. Et les navires qui ont demandé des autorisations de pêche au Sénégal, devaient pêcher au-delà des 20 miles nautiques qui ne sont fréquentés par personne.

Les vaines tentatives de faire entendre raison à Souleymane Ndéné Ndiaye

Il y a eu beaucoup de tentatives de la part du ministre de l’Économie maritime pour faire adhérer à sa cause le Premier ministre. Mais celui-ci est resté sourds aux arguments développés.

Khoureychi Thiam a tout tenté pour que les licences de pêche soient accordées à ces bateaux étrangers. En effet, d’après nos investigations, un nombre impressionnant de correspondances a été échangé entre le ministre de l’Economie maritime et de la Pêche et le Premier ministre pour que cela puisse se faire.

Le 30 septembre, par exemple, Khoureychi Thiam avait saisi Souleymane Ndéné Ndiaye pour lui demander une « autorisation d’exploitation de ressources pélagiques partagées présentes au large des côtes sénégalaises par des navires étrangers ». Pour amener le chef du gouvernement à adhérer à son idée, M. Thiam à même fait cas d’une « perte économique et financière considérable pour notre pays » si « ces ressources saisonnières périssables » ne sont pas pêchées « à temps opportun ». Parce que « leur caractère ‘partagé’ implique qu’en l’absence d’une exploitation nationale », ces ressources pélagiques « n’apportent aucune valeur ajoutée ou autre avantage économique pour le Sénégal ».

Le ministre de la pêche, dans sa missive, de poursuivre : « A défaut d’avoir les moyens de les exploiter directement, je voudrais vous soumettre la proposition d’assurer un contrôle national sur leur exploitation, afin de garantir des ressources financières additionnelles pour le Trésor public, susceptibles d’être réinvesties dans l’économie national, en général, et dans l’économie maritime, en particulier ».

Il faut dire qu’une autre correspondance de Khoureychi Thiam a également atterri sur la table de Souleymane Ndéné Ndiaye, avec cette fois des arguments relatifs à la pêche illicite à laquelle s’adonnent certains bateaux qui ont des autorisations délivrées par la Mauritanie, et de la difficulté qu’a la Direction de la protection et la surveillance des pêches (Dpsp) à enrayer le fléau.

Mais la Primature est restée sourde à ces arguments, car Me Ousmane Ngom, assurant l’intérim de Souleymane Ndéné Ndiaye, avait rétorqué : « Si des navires battant pavillon étranger veulent opérer dans les eaux sous juridiction, je vous demande d’enregistrer et d’analyser leurs propositions avant de me les soumettre pour arbitrage ». Il avait auparavant rappelé « certaines dispositions pertinentes dans le Code des pêches » qui stipulent que « les eaux sous juridiction sénégalaise sont constituées par la mer territoriale, la zone contiguë, la zone économique exclusive, les eaux intérieures marines… ». C’est dans le même sillage qu’il a aussi souligné que « dans les eaux sous juridiction sénégalaise, les navires étrangers sont autorisés à opérer soit dans le cadre d’un accord de pêche liant le Sénégal à l’Etat du pavillon ou l’organisation qui représente cet Etat, soit lorsqu’ils sont affrétés par des personnes de nationalité sénégalaise ».

Dans une autre correspondance, cette fois-ci signée par Souleymane Ndéné Ndiaye, en date du 6 décembre 2010, Khoureychi Thiam essuie à nouveau un refus de la Primature qui l’a renvoyé à la Commission consultative d’attribution des licences.

Une affaire d’Etat entre le Sénégal et la Mauritanie ?

L’injonction du Premier ministre faite au ministre de la Pêche de ne pas accorder de licences de pêche aux bateaux étrangers, révèle des dessous diplomatiques qui pourraient être à l’origine d’un coup de froid entre Dakar et Nouakchott. D’après nos investigations, 13 parmi les 17 demandes de navires européens qui avaient introduit des demandes d’attribution de licences de pêche, l’ont été par l’entremise d’armateurs proches du général Abdel Aziz, président de la République islamique de Mauritanie. L’un serait un Conseiller spécial du président alors que l’autre serait le frère d’un ministre très influent auprès du chef de l’Etat. D’ailleurs cette proximité avec le chef de l’Etat mauritanien a permis de décanter nombre de situation où les pêcheurs sénégalais artisanaux ou des armateurs étaient en difficulté chez nos voisins du Nord. L’on parle même d’un armateur dont ses trois navires sont actuellement arraisonnés en Mauritanie pour pêche illicite et qui a bénéficié de l’entregent de ce Conseiller pour récupérer ses biens.

A cela, il faut ajouter que la Mauritanie à qui on refuse 13 licences de pêche au Sénégal, a accordé 300 licences de pêche artisanales à nos pêcheurs. L’annonce avait été faite d’ailleurs en Conseil des ministres du 30 décembre 2010 par Khoureychi Thiam. « Le ministre de l’Economie maritime a rendu compte des conclusions des négociations avec la Mauritanie, tenues les 28 et 29 décembre 2010 à Nouakchott et portant, entre autres, sur le protocole de convention en matière de pêche », dit le communiqué du Conseil des ministre qui ajoute : « C’est ainsi que les deux parties ont convenu que les 300 licences de pêche accordées dans le Protocole restent en vigueur jusqu’à son terme, soit en mars 2011 ; le débarquement obligatoire des 15% en Mauritanie des captures réalisées pourrait être effectué à Nouakchott comme demandé par la partie sénégalaise ou dans n’importe quel autre port de pêche du pays ; (…) la partie sénégalaise s’est engagée à sensibiliser encore plus les pêcheurs qui seraient tentés de pêcher sans licence dans les eaux mauritaniennes ».

En clair, au moment où le Sénégal ferme ses eaux maritimes à la Mauritanie, celle-ci ouvre les siennes aux pêcheurs sénégalais. Une situation qui met le ministre Khoureychi Thiam dans une situation plus qu’inconfortable.

La porte ouverte à la pêche illicite que le Sénégal ne peut juguler La non-délivrance des licences de pêche à des bateaux étrangers, outre la perte de recettes financières pour le Trésor public, laisse les eaux sénégalaises à la merci des bateaux pirates qui ne font que suivre le déplacement des ressources pélagiques. En effet, c’est la porte ouverte à toutes formes de pêche illicite.

C’est ainsi qu’au mois de novembre dernier, des navires ont été détectés à Lompoul, Kayar et Mboro. Le bateau de la Direction de la protection et de la surveillance des pêches (Dpsp) a même une fois pris en chasse l’un de ces navires. Mais n’ayant pas la même puissance, le bateau de la Dpsp n’a pu l’arraisonner. Une autre fois, des échanges de tir ont même eu lieu. Ce qui avait poussé le ministre Khoureychi Thiam à saisir son homologue mauritanien par voie diplomatique, en plus d’alerter la Commission sous-régionale de pêche (Csrp).

Par la suite, face à l’inefficacité des actions de son département, le ministre de la Pêche a cherché secours auprès de son homologue des Forces armées. En effet, d’après nos investigations, Khoureychi Thiam a demandé à Bécaye Diop « l’organisation d’une opération aéronavale de grande envergure dans la zone nord afin de porter un coup décisif à ces navires délinquants ».

En réponse à cette demande pressante, le ministre d’Etat, ministre des Forces armées a fait comprendre à son collègue de la pêche qu’il n’a pas les moyens de faire cette opération.

En d’autres termes : la pêche illégale peut allégrement continuer à s’effectuer sans que le ministère de la Pêche ne puisse y mettre un terme. ALASSANE BA, DU SYNDICAT NATIONAL DE LA PÊCHE, DE L’AGRICULTURE ET DU SECTEUR INFORMEL : « Le Sénégal peut gagner beaucoup sans nuire à ses ressources »

Le Syndicat national de la pêche, de l’agriculture et du secteur informel s’est invité au débat sur les licences de pêche. En conférence de presse hier, le syndicat dirigé par Mamadou Diop Thioune s’est dit favorable à la pêche pélagique hauturière pour que le Sénégal puisse y tirer des ressources financières au même titre que les autres pays comme le Maroc, la Mauritanie, la Gambie ou la Guinée Bissau.

Selon Alassane Ba, un ex-agent de la société Icagel aujourd’hui à la retraite, ancien responsable de la pêche pélagique, « le Sénégal peut gagner beaucoup sans nuire. Si c’est bien autorisé, bien surveillé, bien réglementé le Sénégal y gagne 100 fois ». Pour lui, « il ne faut pas qu’on trompe les journalistes pour leur dire : ‘voilà, c’est pas bon’. C’est des histoires, c’est très bon ».

Pour étayer ses propos, il déclare que « la pélagique est un poisson migrateur. Il n’a pas besoin de repos biologique. Il n’y a aucun effet destructeur sur cette pêche, il n’y en a pas. C’est des zones qui ne nous appartiennent même pas ». D’ailleurs, ajoute-t-il, « ce poisson est arrivé à maturité, si nous ne le pêchons pas, il va mourir et nous allons le perdre ». Et de renchérir : « La Pélagie est une ressource qu’on peut pêcher pendant un quart de siècle sans faire de dégâts. C’est une espèce qui n’a pas besoin de repos biologique. Si on ne la pêche pas, elle migre vers d’autres eaux ».

Outre les arguments scientifiques, M. Ba s’arrête sur les possibilités de ressources financières offertes à l’Etat du Sénégal pour faire face à ses nombreux besoins. « Qu’est ce qu’il a, l’Etat ? Il n’a que la mer, c’est notre pétrole. Ils n’ont qu’à aller pêcher et venir régler le problème de la Senelec. Nous avons des problèmes au niveau du secteur de la santé, nous avons des problèmes et tous les jours, il y a des grèves, parce que nos enfants sont là, ils ne vont pas à l’école. Alors qu’on pouvait prendre cela pour aller payer les instituteurs et tout ça. Mais, on préfère aller toujours chercher de l’argent de gauche à droite. Alors qu’on a notre ressource ici au Sénégal », peste Alassane Ba qui soutient que la pêche artisanale est plus meurtrière que celle-là qu’on ne veut pas autoriser. Pourquoi le Gaipes s’oppose à l’attribution de ces licences

Le Groupement des armateurs et industriels de la pêche au Sénégal (Gaipes) ne veut pas de bateaux étrangers dans les eaux maritimes sénégalaises pour pêcher le pélagique. Outre le fait de défendre sa position dans la Commission consultative d’attribution des licences, il a eu à saisir le Premier ministre d’une correspondance pour lui faire savoir que « l’attribution de ces licences serait illégale ».

Ses arguments, le Gaipes est allé les chercher dans les dispositions de la loi-98-32 du 14 avril 1998 portant Code de la pêche maritime et dans le décret 98-498 du 10 juin 1998 fixant les modalités d’application de ladite loi. C’est pour dire, en se référant aux articles 22 et 23 du Code de la pêche, que « la délivrance de licences à ces navires étrangers n’est pas conforme aux dispositions législatives et réglementaires en vigueur au Sénégal ».

A cela, le Gaipes ajoute des arguments économiques liés à la modicité des sommes que le Sénégal tirerait de l’exploitation de ces ressources pélagiques. « Il nous a été servi à la réunion (Ndlr : de la Commission consultative d’attribution des licences de pêche du 10 décembre 2010) que la contrepartie attendue de ces licences de pêche serait de 35 dollars par tonne de poisson pêchée (17 500 par tonne), ce qui revient à 17 francs Cfa le kilogramme !!! », s’exclame le Gaipes. Avant de s’interroger : « Quelle est l’étude ou la réflexion qui a permis de déterminer ce montant dérisoire pour calculer la contrepartie quand on sait que même les déchets de poissons provenant du traitement du thon par les conserveries sont vendus entre 10 et 15 francs Cfa le kilo aux usines de farine de poissons ? »

Parlant des captures prévues si les navires étrangers venaient à être autorisés, le Gaipes estime que les 60 000 tonnes de poissons prévues pour les 4 mois d’exploitation de cette ressource, c’est « près de 3 fois les captures annuelles de toute la pêche industrielle sénégalaise ». Pour lui, c’est un « pillage de nos ressources » et que « le milliard de recettes pour le Trésor public comme seul viatique pour justifier une action illégale, lourde de conséquences négatives pour nos ressources, nos industries, nos exportations et nos emplois est inqualifiable ».

Toutes choses qui font que le Gaipes est d’avis qu’« il ne s’agit ni plu ni moins que d’une mauvaise copie de l’opération ‘Licence de pêche pour Sénégal 92’ ». C’est ainsi qu’il a invité « les plus hautes autorités » à s’impliquer « davantage dans le cadre de la préservation des ressources halieutiques et de la protection des eaux ».

Le POPulaire, , par Bachir FOFANA

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